Cahiers du cinéma n°487, janvier 1995
D   É   D   I   C   A   C   E          À          G   U   Y      D   E   B   O   R   D
 




Dans des circonstances
éternelles du fond
d'un naufrage

- par  Olivier  Assayas -


1951




Je n'aurais jamais imaginé me trouver à écrire ces lignes sur Guy Debord. Il s'est toujours tenu en dehors des médias, à la fois comme sujet et comme objet.
Et j'ai toujours redouté qu'en exprimant l'importance vitale, essentielle, qu'a pu avoir pour moi sa pensée, son écriture, son art, je puisse donner à entendre que quelque chose m'autoriserait.
Or rien ne m'autorise.
Si, parmi les artistes de ce siècle, je tiens Debord pour l'égal de Duchamp, de Mallarmé et même si - il aurait haï ce voisinage - je considère Warhol et Beuys comme leurs cousins, comment prétendre lorsqu'on pratique le cinéma, le cinéma aujourd'hui, avoir reçu, avoir compris, avoir accepté ce qu'ils ont dit, dans la mesure où on ne l'aura guère mis en pratique ?
Au lendemain de sa disparition j'ai pourtant besoin d'essayer d'en dire deux mots.
Rendre compte de ce que son œuvre a représenté pour moi.
Quitte à m'aventurer sur un terrain où il ne tolérait personne.


J'appartiens, nous appartenons, à d'autres temps, à d'autres temps que Debord détestait ou sans doute plus simplement qu'il méprisait. Et moi je ne méprise pas ce temps, on ne choisit pas son moment historique, on essaye d'en tirer le meilleur et de s'en tirer le mieux qu'on peut.
Debord a choisi de prendre sa propre vie pour en faire son œuvre.
Il s'en est aussi voulu le chroniqueur, sans attendre que d'autres viennent pour ne rien comprendre et faire des comptes aberrants : il a pensé qu'il n'y avait aujourd'hui plus de vrais historiens pour rapporter les histoires les plus simples et puis, d'ailleurs, que son histoire véritable risquait de n'avoir nulle place dans un monde dont elle s'est fixé pour but de bouleverser la stabilité.
Et nous ?
Est-ce que nous écrivons notre histoire ? Oh certainement pas, il reste peu d'artistes et peu d'hommes pour avoir l'arrogance de penser qu'ils pourraient le faire, ce serait déjà beaucoup s'ils avaient le sentiment de la vivre. Mais non, aujourd'hui l'objet, c'est d'accepter l'instant, sa consommation et sa jouissance misérable, sinistre. La chose la plus subversive serait, certainement, de prendre Debord au pied de la lettre et de restituer la conscience historique : rappeler qu'autant que les époques s'écoulent il est entre les mains des hommes - pour un minuscule laps de temps - de les transformer. Et qu'à peine en vue cet instant est aussitôt dépassé :
« On traverse son époque comme on passe la pointe de la Dogana, c'est à dire plutôt vite. »

Chaque génération a pendant un court moment le pouvoir d'agir sur le monde et, après tout, ce n'est pas à grand-chose d'autre qu'à sa capacité à l'avoir fait que la postérité la jugera : « Pour justifier aussi peu que ce soit l'ignominie complète de ce que cette époque aura écrit ou filmé, il faudrait un jour pouvoir prétendre qu'il n'y a eu littéralement rien d'autre, et par là-même que rien d'autre, on ne sait trop pourquoi, n'était possible. Eh bien ! Cette excuse embarrassée, à moi seul, je suffirai à l'anéantir par l'exemple. Et comme je n'aurai eu à y consacrer que fort peu de temps et de peine, rien ne m'a paru devoir me faire renoncer à une telle satisfaction. »


Ce devrait être la préface à toute vie et à toute œuvre. C'est la substance même de la confrontation entre l'artiste et le monde. Et désormais, quand on accepte que les films soient des objets, qu'ils soient déterminés par les règles de circulation de la marchandise - et même à présent qu'on expose des presse-purée et des tondeuses à gazon dans les musées en tant que témoignage de leur époque - on accepte de retirer la pratique cinématographique du mouvement de l'histoire pour entièrement l'inféoder à la consommation telle que l'économie en régit les lois. On renonce à son temps et on renonce à sa seule, très mince, chance d'appartenir à l'histoire de son art.
Que disait d'autre Jean Eustache quand, dans cette séquence qui me donne, dans le dos, les mêmes frissons que souvent le cinéma de Debord, il fait reprendre à Jean-pierre Léaud le refrain de La chanson des Fortifs que chante Fréhel « ...mais d'autres viendront, héros différents, qui disparaîtront, à chacun son temps... »
Héros différents, souligne Jean-pierre.
Que fait notre temps, perdu dans son narcissisme et son bon goût ?
Est-ce qu'on le sera, héros différents, est-ce qu'on l'a été, est-ce qu'on a perdu toute chance de l'être ? Ou bien les bons professionnels, les bons agents de la reproduction déprimante de l'ennui et du passé et du bon savoir-faire.
La reconquête du public perdu par la crise du cinéma, la voilà la tâche exaltante qui semble susciter l'énergie autour de nous, grâce aux scénarios efficaces, aux scénarios-béton et aux techniques de pointe inspirées de la vacuité et du technicisme vacant des stratèges du marketing qui dominent l'industrie du cinéma américain.
Dont on souhaite être les bons colonisés.
C'est ça la pensée indépassable de notre temps ?
C'est à cette histoire-là qu'il faudrait qu'on participe ?
Quelle merde.


Quand le temps a besoin d'intelligence et d'audace et que la pratique de la poésie, à travers n'importe quel art, mais aussi bien à travers aucun art, lorsqu'on sait l'inscrire dans sa vie, lorsqu'on s'y abandonne tout entier, s'ouvre sur les seules aventures qui méritent d'être vécues.
Je me rappelle, j'avais vingt ans lorsqu'a paru la réédition chez Champ Libre des bulletins de l'Internationale Situationniste en 1975. Je découvrais Paris, depuis une poignée de mois on avait démoli les Halles, et je rêvais à ce que cette ville avait pu être en lisant Debord sur les dérives, en lisant la théorie des situations, les exclusions et les débats, les congrès dans les ports d'Europe, en scrutant les photos. Et surtout, j'étais hanté par cette annonce parue dans le premier numéro, en 58 qui disait :
« JEUNES GENS, JEUNES FILLES
quelque aptitude au dépassement et au jeu.
Sans connaissances spéciales.
Si intelligents ou beaux,
Vous pouvez aller dans le sens de l'Histoire.
AVEC LES SITUATIONNISTES
Ne pas téléphoner. Ecrire ou se présenter :
32, rue la Montagne-Geneviève, Paris 5e »

Aptitude au dépassement ? je ne sais pas, je ne sais pas si dans mon existence, j'ai donné beaucoup de preuves de cette aptitude particulière, mais je n'ai pas le sentiment non plus d'en avoir observé beaucoup d'exemples convaincants. Par contre, je me sentais d'assez bonnes dispositions pour la destruction. En tout cas qui me semblerait probante. Et je pensais que l'un pour l'autre, ça pouvait se valoir ; qu'à travers les années ce message m'était peut-être destiné.
Mais comment y répondre ?
Et à quelle adresse s'adresser.
Aurait-on seulement voulu de moi ?
Il était trop tard.


Et même si je m'étourdissais de lire et de relire Debord et l'IS, il ne pouvait m'échapper que ce serait à ma génération d'écrire son histoire et résolument elle tardait à le faire engluée dans les ultimes combats de l'arrière-garde d'un gauchisme qui me décourageait par son intrinsèque bureaucratisme, par le débile transfert de son désir d'allégeance au totalitarisme, par dessus la tête de l'URSS hélas désormais indéfendable, sur la sanglante dictature de Mao Tsé-Toung.
Et après tout ce n'est pas si longtemps plus tard qu'aux alentours de 1976 le crypto-situationnisme du punk londonien ranima pour un court moment la révolte contre une société qui n'en fit qu'une bouchée : tout revint très vite au calme.
Mais il y a eu quelques années, là.
Et pour moi qui avais eu treize ans en mai 68, je reconnus aussitôt le même frisson, inoubliable, du socle des choses qui tremble.
De la société qui a peur parce qu'elle est attaquée là où elle ne s'y attendait pas et que les antidotes ne sont pas immédiatement disponibles.
Inutile de dire que le système, aujourd'hui, est beaucoup mieux protégé contre ces incidents.
Et qu'à travers le grand calme idéologique et social du monde où j'ai vécu l'essentiel de ma jeunesse et de ma vie d'adulte, à travers sa torpeur indifféremment médiatique ou chimique, la pensée de Guy Debord, son art, ses écrits ont été le seul lieu où j'ai toujours senti vivre intacte la vie, la révolte et l'histoire et par lui, donc, la possibilité toujours présente que le factice n'ait pas achevé de recouvrir le monde et que par un mouvement, quelque part, quelque chose, bientôt puisse ramener le feu.
Dont Debord aura été le gardien.


J'aimerais pouvoir écrire simplement sur Guy Debord.
Dire qu'à mon sens il est d'abord l'un des très grands poètes de ce siècle, peut-être le plus grand. Que l'admirable collage des Mémoires, réalisé entre 1952 et 53, imprimé pour la première fois en 1958 et publié seulement l'année dernière (signe précurseur de la disparition de son auteur ?) dans un silence général est l'œuvre bouleversante d'un poète de vingt ans héritier de Mallarmé. Et sans doute pourrait-on en dire autant de son premier film sans images, Hurlements en faveur de Sade réalisé en 1952 dont je ne connais que le texte.
«Tout le noir, les yeux fermés sur l'excès du désastre. »
« L'ordre règne et ne gouverne pas. »
« Guy, encore une minute et c'est demain. »
« Je savais. A une autre époque je l'ai beaucoup regretté. »
« Nous vivons en enfants perdus nos aventures incomplètes. »

Au hasard, dans deux pages des Mémoires (des morceaux de phrases imprimées et découpées sont dispersés dans la page parmi des traits d'encres de couleur par Asger Jorn.)
« dans l'histoire des découvertes
Une ville flottante
C'est un jeu de la vie et du milieu
l'effet de tel ou tel centre d'attraction
Les décors, les personnages participaient si bien à cette vision
dans le feu des injures, des menaces, des exécrations et des blasphèmes
Il est sans doute trop tôt
un avis répandu sur les murs de Paris annonça le passage éphémère
spectacle sans autre spécialité bien définie que le scandale
ouvert toute la nuit
c'est inouï une pareille aventure en plein XXe siècle. »

Dans Panégyrique en 89, Debord écrivait « Je crois plutôt que ce qui, chez moi, a déplu d'une manière très durable, c'est ce que j'ai fait en 1952. »
Ah oui.
Absolument.
Car il savait, comme l'a su l'autre grand poète de ce temps, Jean Genet, que désormais la poésie ne saurait plus être autre chose, d'emblée, qu'une déclaration de guerre à la société.
Et que les seuls poètes, pour ces temps, seraient ceux qui sauraient mettre leur poésie en actes.
Selon le programme des dadaïstes, tels que seuls Duchamp et Schwitters le mirent en application.
Mais Debord aura fait mieux qu'eux en matière de dépassement.
En matière de dépassement de l'art, aussi.
Parti d'où ils étaient arrivés, il débuta avec la conviction que désormais si l'art ne pouvait plus souscrire à la société et à son nouvel ordre, s'il ne pouvait plus en être le miroir il lui incombait d'en être la contradiction radicale.
C'est la poésie et la théorie artistique qui ont conduit Guy Debord à penser le monde, à le déchiffrer, et à inscrire en actes dans les annales de son temps les traces de la lutte qu'il aura menée.
Son œuvre est là.
Dans son absolue cohérence.
C'est celle que tout ce qui compte dans la pensée artistique de ce siècle aura théorisée et que, seul, il aura réalisée.


Nul doute que sa poésie sera reconnue.
Nul doute que sa place parmi les grands écrivains de ce siècle soit d'ores et déjà assurée.
Nul doute que sa pensée en France et dans le monde donnera au siècle à venir à s'occuper.
Mais j'affirme aussi et comme disait Léo Ferré, j'prends date, qu'il fut un cinéaste d'une importance capitale.
Si je rêve de voir Hurlements en faveur de Sade, Critique de la séparation, ou Sur le passage de quelques personnes à travers une assez courte unité de temps c'est à cause, bien sûr, de la lecture de leurs textes.
Mais aussi à cause de la description que donne Debord de leurs images :
« Une fille.
Dans le labyrinthe de briques.
Sortie de car de police.
L'île Saint-Louis au crépuscule. »

ou bien
« Travelling dans un café. Son mouvement est arbitrairement coupé par des cartons : « Les fêtes et les passions d'une époque violente » ; « dans le cours du mouvement et conséquemment par leur côté éphémère » ; « Le plus émouvant suspense. »
ou bien
« Travelling autour d'un groupe à la terrasse d'un café. La caméra tenue en main comme dans les reportages d'actualités se rapproche de Debord parlant à une fille brune très jeune. Plan général des deux marchant ensemble. Une autre, blonde. »
ou encore
« Un couple s'embrasse dans la rue. Des filles et des garçons à la terrasse d'un café. Deux des enfants perdus de Saint Germain des Prés. Un gardien de prison sur un mirador. L'ÉCRAN RESTE NOIR. »


Depuis leur parution en 1978, les Œuvres cinématographiques complètes ont été un de mes livres de chevet.
Mais cela ne suffirait pas : il faut que je dise aussi l'effet de saisissement que provoqua sur moi la découverte lors de sa sortie en salle en 1981, au cinéma le Quintet qui n'existe plus, de In girum imus nocte et consumimur igni.
Je l'ai revu plusieurs fois à cette époque dans le même état d'exaltation fébrile.
Que je n'ai, je crois, ressenti que quelques autres fois, en découvrant L'Argent de Bresson et Pickpocket, en découvrant L'enfant secret de Garrel, et chaque fois que j'ai vu La maman et la putain.
Les plans sur l'eau à Venise, la voix de Debord, les échos des voix du passé. « Le démon des armes. Vous vous souvenez. C'est cela. Personne ne nous suffisait. Tout de même... la grêle sur les bannières de verre. On s'en souviendra de cette planète. »
Et puis Marcel Herrand jouant Lacenaire dans un extrait des Enfants du paradis, Arletty lui dit « Mais c'est la gloire Pierre-François. » il lui répond « Oui, ça commence... mais à la réflexion, j'aurais tout de même préféré une éclatante réussite littéraire. »
Et les visages, « Ivan Chtcheglov, Gil j. Wolman, Robert Fonta, Ghislain de Marbaix, Debord à vingt ans. Celle qui était la plus belle cette année-là. » Tandis que débute Whisper not d'Art Blakey.
Rien que de l'évoquer les larmes me viennent aux yeux tant de fois j'ai relu cette énumération et tant de fois ce sont mes visages à moi que j'ai superposés à ceux-là comme chacun l'a sans doute fait, tous pris dans l'écoulement, dans l'oubli, dans l'effacement.
Est-ce que moi aussi je saurai un jour le montrer ? Est-ce que j'en serais capable ?
Est-ce que cela le mérite ?
Est-ce que je saurai parler de mon temps ?
En voyant In girum... en le lisant et en le relisant ces questions m'ont obsédé, elles ont hanté mes vingt ans comme mes trente ans.
« Ici, les spectateurs privés de tout seront en outre privés d'images. »


Bien sûr il dresse dans ce film un portrait terrible de notre monde, effrayant de lucidité, brûlant de rage contre l'envahissement de la passivité, l'envahissement de la duperie et de la jobardise consommatrice ; et l'on n'était qu'en 1978, les anticorps subsistaient encore tandis qu'à présent, nulle digue, rien, plus que semaine après semaine, des choses, des choses prises dans le flux du gavage de la culture, des choses neutres et de bon goût, harassant programme sans cesse renouvelé pour les néo-spectateurs de bonne volonté.
L'art de nouveau domestiqué.
Libre un temps, révolté un temps, dangereux un temps, aujourd'hui d'abord préoccupé de plaire, d'être de qualité. D'être convenable, c'est-à-dire de convenir au goût de la bourgeoisie.
Debord dans In girum... comme ailleurs peint le désastre d'aujourd'hui. Mais là, comme nulle part il se fait lyrique pour montrer ce que le monde peut être, ce qu'il a été sous les yeux de sa jeunesse, la beauté incandescente qu'il pouvait y avoir à vivre, à aimer et à lutter, pas ailleurs, pas autrefois, ici, sur ces trottoirs, dans ces cafés et dans ces rues que nous parcourons sinon en dormant en tout cas en luttant pour rester éveillés face à la sagesse humiliante et accablante de nos années.
Dans ses pas on rêve d'Aurélia et de Nadja.
De la poésie de la révolte qui ont leur visage et dont les fantômes hantent nos boulevards, nos nuits, nos errances.
Il nous dit qu'il est bientôt trop tard.
Que les occasions perdues ne reviennent pas.
Mais aussi que la pensée peut soulever la ville. Il ne l'a pas seulement dit, il l'a fait et il en a laissé l'exemple.
Afin que chacun, au fond de soi, dispose de la preuve que c'est faisable.


Isabelle m'a appris le suicide de Guy Debord par hasard un soir dans le métro à minuit passé entre les stations Réaumur-Sébastopol et Château d'eau.
Et pour moi quelque chose dans le monde s'est déchiré.
En écrivant ces lignes, tout à fait humblement en regard de leur sujet, je le ressens encore.
Et pour longtemps : pour toujours.


Cahiers du Cinéma n°487, janvier 1995, page 46 à 49



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